Les Gilets Jaunes ont déjà gagné et leur mobilisation peut en cacher ou en entraîner d’autres

Un mouvement qui va durer

C’est clair, la mobilisation des gilets jaunes va dépasser la période de Noël.

La démolition des campements aux rond-points par la police de Castaner a finalement abouti à redonner un peu plus d’énergie à beaucoup des évacués tandis que davantage de gens  se proposent de les aider. Ainsi, le 20.12 au soir, au 33ème jour du mouvement, on comptait environ 367 blocages et 34 385 gilets jaunes sur le terrain : tout sauf un mouvement qui s’essouffle. D’autant que les acte VI, VII et VIII sont déjà annoncés avec un réveillon qui pourrait surprendre à nouveau.

Bien sûr, la police du gouvernement s’est en grande partie adaptée et s’est moins laissée surprendre et déborder lors des actes IV et V.

S’il n’y a plus l’effet de surprise subversif et entraînant de ses débuts, la durée du mouvement peut poser bien d’autres problèmes au gouvernement. En premier lieu, économique : le gouvernement des riches pourrait devenir le gouvernement qui fait perdre aux riches et en premier à la grande distribution, le fleuron du capitalisme français. En second lieu, politique : le gouvernement des riches est un gouvernement qui a semé le chaos au détriment du pouvoir des riches non seulement en France mais dans le monde entier. La résignation a pris fin et le pouvoir des riches comme des capitalistes est discuté, contesté, fustigé sur tous les tons. Les ronds-points qui s’installent dans la durée deviennent des sortes de ZAD, des baraques du peuple, des villages d’Astérix irréductibles, des parlements du peuple où on se parle, on refait le monde avec joie, on invente des systèmes de démocratie directe, on accroît son intelligence politique et surtout on  affirme sa fierté d’avoir fait reculer les puissants.

Voilà qui sera dur à réduire ; voilà donc le pire pour l’ordre établi.

Car si, pour tenter d’empêcher la contagion, le gouvernement a plus cédé aux salariés des grandes structures économiques avec sa prime exceptionnelle ou à ses policiers avec leur augmentation de salaire qu’aux gilets jaunes eux-mêmes, il a surtout fait la démonstration aux yeux de tous que la détermination des gilets jaunes a payé et qu’au fond ce sont eux qui ont gagné, ayant fait reculer « Jupiter » infiniment plus que toutes les organisations syndicales et politiques jusque là.

Or cette démonstration n’est pas sans conséquence.

Les gilets jaunes ont allumé d’autres mèches que sur les rond-points

L’inédit qui a subverti l’ordinaire a allumé une mèche, cette mèche de la fierté populaire, du refus de s’incliner, de s’accommoder, de plier, de se soumettre, de l’espoir de gagner.

Or si jusque là, les salariés des grandes entreprises et services se contentaient d’approuver en restant spectateurs, la durée du courage au combat et le succès de l’obtention la prime au bout de ce combat sont peut-être bien en train de changer la donne et d’entraîner d’autres catégories dans la lutte et cette fois-ci la grève.

Ainsi, très proches socialement des gilets jaunes, les « blouses bleues », des agents d’entretien ou d’accueil des écoles, des Atsem des cantines, des crèches qui sont très majoritairement des femmes, sont entrés en lutte contre les salaires misérables, les conditions de travail lamentables, des horaires pénibles, des contrats douteux. Pour le moment le mouvement est massif mais localisé, à Marseille, Montpellier, Aix en Provence, ponctuellement à Grenoble et de manière plus dispersée dans le pays. Mais il est aussi très déterminé, en grève illimitée pour la plupart et affirmant sa volonté de tenir jusqu’aux vacances de février s’il le fallait.

Les grèves dans ce secteur sont fréquentes mais souvent invisibles du fait du mépris qui accable ces femmes salariées. Or on peut parier que la place importante que se sont données les femmes du peuple chez les gilets jaunes et que leur a reconnue la presse ne peut que jouer un rôle dans l’encouragement et la visibilité du combat des Atsem.

Cela d’autant qu’un autre secteur professionnel, proche socialement de celui-ci, a annoncé sa volonté d’entrer à son tour dans la lutte. Ce sont les salariés des Ehpad, les sous-prolétaires de la santé, des femmes encore, qui ont promis mille Assemblées Générales de mobilisation d’ici fin janvier pour établir leurs cahiers de revendications et décider d’entrer en grève le 31 janvier pour l’anniversaire de leur grève si leurs revendications ne sont pas satisfaites.

Or tout cela n’est pas anecdotique mais révélateur de ce qu’il y a à l’origine des gilets jaunes

  • Un mouvement qui vient de loin et va encore plus loin

Bien des commentateurs ont observé que lorsque les femmes entrent en lutte c’est que le mouvement est profond.

Mais ils n’ont pas remarqué que ce sont les femmes au travail qui après l’abandon de la lutte par les directions syndicales le 16 novembre 2017 sont déjà à l’origine du conflit du printemps 2018. L’entrée en lutte des salariés des ehpad le 31 janvier a été non seulement massive mais a entraîné dans son sillage toute l’opinion publique par le sort dévoilé fait aux anciens puis par la suite en renforçant le mouvement des retraités. Par la suite les militants syndicaux s’y sont mis et finalement les appareils, déjà débordés, qui ne voulaient pas laisser la conduite du mouvement à cette base féminine déterminée.

En effet, on avait pu apprécier ce courage précédemment dans les grèves des femmes de ménage des grands hôtels ou de celles des sociétés de nettoyage mais déjà auparavant dans de très nombreuses grèves émiettées au moins sur les deux années précédentes.

  • Ainsi, ce mouvement des gilets jaunes n’est pas circonstanciel mais vient de loin.

Par de multiples luttes dans une multitude de conflits ces dernières années, contre les fermetures de maternités, d’hôpitaux de proximité, de gares, d’écoles, de petites entreprises et notamment par et avec les femmes qui sont les premières touchées par les attaques contre les services publics, il a déjà expérimenté pas mal et ne s’en laisse pas compter.

S’il y a beaucoup de « novices » dans les gilets jaunes, en même temps, il n’y a pas un rond-point où on ne trouve pas un salarié licencié qui s’est battu contre son licenciement, un ancien syndicaliste en retraite ou qui a changé de travail après la perte de son emploi, des femmes qui ont lutté pour leur travail ou de l’extérieur pour leurs enfants, pour une école, une maternité…

Les gilets jaunes sont en quelque sorte l’œuvre et l’expérience cumulée des nombreuses luttes menées dans l’ombre jusque là, dans les petites entreprises, dans les régions et campagnes, pour l’emploi, les conditions de travail, les salaires, parallèlement aux « grands » conflits syndicaux relativement médiatisés.

Ce mouvement ne sort pas de nulle part, les gilets jaunes lui ont seulement donné une visibilité plus grande et avec elle, le rôle si particulier des femmes au travail.

Janvier pourrait donc être encore plus marqué par le courage et la détermination des femmes au travail en lutte. Le grand patronat a de quoi s’inquiéter.

Par ailleurs, deuxième secteur qui s’ébroue dans le sillage des gilets jaunes, bien des employés ont menacé d’entrer en lutte, y réfléchissent ou sont carrément en grève pour bénéficier eux-aussi de la prime exceptionnelle Macron ; ceux d’Amazon, d’Europac, de Kalhyge, des Galeries Lafayette, de Carrefour, les agents municipaux de la Ville de Paris, certains à Kiabi, des postiers qui trouvent que ce qui leur est accordé est insuffisant et puis encore, ce qui est peut-être plus marquant avec l’industrie, des ouvriers de Lisi-Creuzet Aerospace ou encore d’Industeel-ArcelorMittal…

Il y a là en train de naître un véritable mouvement multi-professionnel mais un par la prime Macron d’autant que les syndicats de fonctionnaires tempêtent et menacent parce qu’ils sont exclus du bénéfice de cette prime…

Bien sûr, la période de Noël-Nouvel An n’est peut-être pas propice au plein développement d’un large mouvement mais il est tout à fait possible que janvier le voie prendre tout son essor. Bien sûr encore, cette prime défiscalisée, désocialisée n’a rien de suffisant. Mais on sent bien que si ce mouvement se développait à grande échelle dans la situation actuelle, il évoluerait vite pour exiger bien autre chose, exactement comme le mouvement des gilets jaunes a commencé en contestant la hausse des taxes sur le carburant pour s’élargir au pouvoir d’achat en général et à la contestation du système de représentation.

Or là, les armes d’un tel mouvement sont la grève au sein des entreprises, des lieux de pouvoir et pas seulement aux rond-points. Cela permettrait non plus seulement de « bloquer » l’économie et de revendiquer un RIC un peu déconnecté de ces seuls blocages mais de poser la question du contrôle ou de la prise de possession de l’économie, du pouvoir économique et ce faisant, du pouvoir politique par la démocratie directe des producteurs en lutte.

On le voit, nous ne sommes qu’au début.