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Il y a 3 heures

CLAP
𝗦𝗮𝗻𝘀 𝗽𝗮𝗽𝗶𝗲𝗿𝘀, 𝘀𝗮𝗻𝘀 𝗰𝗼𝗻𝘁𝗿𝗮𝘁… 𝗕𝗶𝗲𝗻𝘃𝗲𝗻𝘂𝗲 𝗰𝗵𝗲𝘇 𝗙𝗿𝗶𝗰𝗵𝘁𝗶

Par Gurvan Kristanadjaja,
Photo Olivier Roller
1 juin 2020 à 17:36

𝑫𝒆 𝒏𝒐𝒎𝒃𝒓𝒆𝒖𝒙 𝒕𝒓𝒂𝒗𝒂𝒊𝒍𝒍𝒆𝒖𝒓𝒔 𝒔𝒐𝒏𝒕 𝒆𝒎𝒑𝒍𝒐𝒚𝒆́𝒔 𝒊𝒍𝒍𝒆́𝒈𝒂𝒍𝒆𝒎𝒆𝒏𝒕 𝒑𝒂𝒓 𝒖𝒏 𝒔𝒐𝒖𝒔-𝒕𝒓𝒂𝒊𝒕𝒂𝒏𝒕 𝒅𝒆 𝒍𝒂 𝒑𝒍𝒂𝒕𝒆𝒇𝒐𝒓𝒎𝒆 𝒆𝒕 𝒏𝒆 𝒔𝒐𝒏𝒕 𝒑𝒂𝒓𝒇𝒐𝒊𝒔 𝒑𝒂𝒔 𝒑𝒂𝒚𝒆́𝒔 𝒑𝒆𝒏𝒅𝒂𝒏𝒕 𝒅𝒆𝒔 𝒔𝒆𝒎𝒂𝒊𝒏𝒆𝒔. 𝑲𝒂𝒓𝒊𝒎 𝒓𝒂𝒄𝒐𝒏𝒕𝒆 𝒂̀ «𝑳𝒊𝒃𝒆́» 𝒔𝒂 𝒗𝒊𝒆 𝒅𝒆 «𝒍𝒊𝒗𝒓𝒆𝒖𝒓 𝒅𝒆 𝒃𝒐𝒏𝒉𝒆𝒖𝒓».

Dans l’après-confinement, des scènes vécues pendant l’enfermement reviennent parfois avec plus d’ironie. Ces deux derniers mois, Karim (1), les a passés à livrer des repas aux Parisiens confinés pour le compte de la plateforme française Frichti. Midi et soir, ce jeune livreur a déposé des dizaines de plats sur le pas de la porte des clients pour payer son loyer. Puisque la livraison a transformé les travailleurs en hommes-sandwichs, son gilet jaune poussin affiche côté face le logo de la firme en grandes lettres. Côté pile, on peut lire «livreur de bonheur» à chaque fois que le jeune homme rebrousse chemin après une livraison.

Voilà ce que doit être Karim pour Frichti et ses clients : une personne au service du bon, même dans la tempête. Un paradoxe car ces plateformes de livraison promettent le bien aux clients tout en semblant ignorer les malheurs de leurs livreurs. Lorsque l’on demande à Karim de se définir, il se décrit plutôt comme «un livreur sans papiers et sans contrat»…

Le jeune homme est né dans un pays d’Afrique, où il est traqué en raison de son orientation sexuelle. A l’âge adulte, il choisit l’exode. Au moment de traverser la Méditerranée du Maroc vers l’Espagne, Karim songe d’abord à faire le chemin caché sous de gros camions. Il trouve finalement refuge au centre temporaire pour migrants de Melilla, enclave espagnole au Maroc. Le migrant y reste enfermé pendant un an et demi, dans des conditions «proches de la prison». «J’y ai perdu 25 kilos, j’ai dû faire face à beaucoup de racisme là-bas», raconte-t-il avec pudeur. Quand il est finalement libéré, il s’installe en Espagne et exerce brièvement en tant que téléopérateur pour des marques de téléphonie françaises. Pour autant, Karim ne parvient pas à obtenir l’asile dans son pays d’accueil et peine de plus en plus à trouver des petits boulots. C’est cet hiver, dans le froid des grèves, qu’il décide de poser son sac à Paris. «On m’a dit que c’était plus simple de travailler au black ici», explique-t-il. Un contact dans la capitale lui transmet l’adresse d’une entreprise prête à lui fournir du travail en tant que livreur à scooter. «Elle s’appelle Frichti», lui dit-on. Son interlocuteur lui assure que c’est le meilleur moyen de travailler… à condition d’emprunter l’identité d’un autre livreur en règle.

«𝗗𝗮𝗻𝘀 𝗹𝗮 𝗽𝗲𝘂𝗿»

Karim accepte et reçoit un scooter électrique doté d’un coffre frigorifique. Pour ses premiers jours dans la peau d’un autre, dont le prénom et le nom s’affichent en toutes lettres sur son téléphone, sa présence passe inaperçue. Contrairement à certains concurrents, Frichti livre ses propres produits et non ceux de restaurants. Il se rend donc tous les jours dans leurs locaux récupérer les commandes. Mais là-bas, il n’est jamais interrogé sur son identité. Et à ce stade, Karim est toujours persuadé que c’est bien Frichti qui l’emploie. Il porte un gilet au nom de la marque, livre des sacs siglés et ouvre tous les jours l’application… «Tout m’indique que ce sont eux qui me payent», raconte-t-il. Les premiers mois, Karim fait ses heures sans problème. Quand l’épidémie de coronavirus s’intensifie et que le gouvernement décide de confiner les Français, l’activité se poursuit malgré tout, «dans la peur». «Pendant cette période, seuls les plus précaires, ceux qui avaient vraiment besoin de cet argent pour vivre, ont continué», note Jérôme Pimot, cofondateur du Collectif des livreurs autonomes de Paris.

Dans les rues désertes, il faut faire face aux contrôles de police qui se multiplient. Après quelques semaines, Karim se fait arrêter une première fois. «Les policiers me font remarquer que mon scooter est un 125 centimètres cubes et qu’il faut un permis pour ça.» Pire, il n’a ni carte grise ni assurance pour le deux-roues et toujours pas de titre de séjour. Karim obtient miraculeusement la clémence des forces de l’ordre. «J’ai dit que je faisais rien de mal, que je travaillais parce que personne ne travaillait, que j’avais besoin d’argent. Ils m’ont laissé partir», se remémore le livreur qui craint toujours d’être expulsé dans son pays natal. 

𝗖𝗼𝗺𝗯𝗶𝗻𝗲

Mais après quelques semaines de confinement, il constate que son salaire n’est plus versé : «Et je commençais à avoir peur de ne pas pouvoir payer la chambre que je loue.» Lorsqu’il s’en inquiète auprès de celui qui l’embauche, on lui demande d’être patient. Mais Karim commence à avoir de sérieux doutes. Dans le groupe WhatsApp créé pour recevoir les instructions quotidiennes des employeurs, ils sont plusieurs. Au moins six d’entre eux travailleraient illégalement, selon Karim. Ils y reçoivent parfois des menaces de licenciement : «Il faut obligatoirement aller à l’étage quand le client le demande. Celui qui ne respecte pas cette règle sera viré !» prévient un des donneurs d’ordre.

Après deux mois sans salaire, certains livreurs s’agacent fin avril : «Il faut verser l’argent, là c’est abusé !» Pas de réponse. C’est en se concertant avec eux que Karim parvient finalement à obtenir des précisions quant à sa situation : en réalité, son employeur n’est pas Frichti, mais une société tierce, sous-traitante. Cette entreprise, que nous avons pu retrouver mais dont nous ne dévoilons pas l’identité à ce stade pour protéger ses livreurs, a pignon sur rue et a tout de la start-up bien portante. Ironie de l’époque, elle a fait de la livraison écologique son credo et est citée dans plusieurs réseaux estampillés «French Tech». Sur son compte Twitter, on peut lire en description la mission qu’elle s’est fixée : «Rendre écologiquement, qualitativement et économiquement viable la livraison dans les villes de plus de 50 000 habitants.» Avec en photo de couverture, une flotte de scooters électriques comme ceux de Karim. Dans la presse spécialisée, elle est citée en bonne place, catégorie «ces start-up qui veulent un futur plus vert». Dans un autre article de presse sur la livraison verte, ses dirigeants se vantent d’être présents à Paris et Lyon et d’avoir pour clients Leclerc ou Casino. Mais en arrière-boutique, ses livreurs témoignent d’une réalité moins reluisante. «J’y ai travaillé un mois, on m’a menti sur mon contrat qu’on ne m’a jamais fait signer. Ils me doivent 1 360 euros. Ce que cette société a fait est de l’exploitation humaine», témoignait déjà sur Internet un ancien livreur en 2019.

Ce dont se disent victimes Karim et ses collègues, c’est d’un système tout entier, rendu caduc par un enchevêtrement de sous-traitances légales et illégales. Toutes les plateformes de livraison comme Frichti ont recours à d’autres sociétés pour assurer le dernier kilomètre. Le plus souvent, ce sont des auto-entrepreneurs, mais certaines font aussi appel à des PME plus importantes comme celle qui emploie Karim. Chez Frichti, on revendique 500 autoentrepreneurs et de «nombreux partenaires».

Depuis plusieurs années, ce système d’externalisation a permis en parallèle à un réseau de sous-location illégale de comptes de se développer dans les rues des grandes villes. Suivant une sorte de chaîne alimentaire, les sous-traitants des plateformes louent parfois eux-mêmes illégalement leurs comptes à des travailleurs sans papiers sous alias ou à des titulaires du RSA, prêts à accepter la petite part du gâteau qu’il reste. L’intérêt est financier : ceux qui sous-traitent le travail illégalement prennent une commission importante. Parfois ils disparaissent sans prévenir avec le butin, laissant sur le carreau les livreurs illégaux sans contrat.

La combine est connue des autoentrepreneurs qui échappent plus facilement aux contrôles de l’inspection du travail. Sur les réseaux sociaux, on trouve régulièrement dans des groupes dédiés des annonces, y compris pour Frichti, en échange de «100 euros par semaine», selon l’une d’elles. Pour les PME de la livraison plus importantes, la sous-location illégale est moins fréquente car ils s’exposent à de lourdes sanctions.

Contacté, l’un des fondateurs de la start-up qui emploie Karim réfute en bloc. S’il admet que sa société a été sous-traitante pour le compte de Frichti jusqu’à la mi-mai, tous les livreurs sont, selon lui, «en règle». «Nous avons travaillé pour Frichti avec une quinzaine de livreurs. Chaque livreur est recruté après avoir fourni CNI, écrit-il. Il est totalement interdit de prêter son compte à quiconque.» Les dirigeants de cette start-up intermédiaire assurent aussi aux livreurs que c’est Frichti qui ne «paye plus» depuis des mois. Ce que la plateforme conteste fermement.

«𝗦𝘆𝘀𝘁𝗲̀𝗺𝗲 𝗿𝗼𝗯𝘂𝘀𝘁𝗲»

«Ce que vous m’apprenez me met extrêmement en colère. Quand je paye, je les paye rubis sur l’ongle», dit Julia Bijaoui, la fondatrice de Frichti. En ce qui concerne son prestataire, elle constate : «Ils ne nous envoient pas les factures ou extrêmement en retard. Tant qu’on n’a pas une facture qu’on comprend et qu’on valide, on ne peut rien faire. Mais ça ne doit jamais être une raison pour payer ses salariés en retard.»

Chez Frichti, on assure que l’on ignorait tout de la situation de Karim et de ses collègues. «Découvrir qu’il y a des gens qu’on exploite, et qu’on se permet de ne pas payer, ça me met en colère», répète Julia Bijaoui. Elle se dit aujourd’hui «flouée par ce prestataire». «On a affaire à des gens qui ne savent pas gérer une société et on n’a pas su le voir», admet la fondatrice, qui met pourtant en avant «un système robuste» de contrôles réguliers et aléatoires des livreurs travaillant en sous-traitance pour Frichti. Comment expliquer alors que Karim soit passé au travers pendant des mois ? «Nous n’avons pas les prérogatives de l’inspection du travail, avance la dirigeante de Frichti. On est du genre à travailler jusqu’à ce qu’on fasse mieux.» Frichti envisage d’engager une procédure judiciaire contre son sous-traitant et Julia Bijaoui assure qu’elle a «à cœur» d’aider Karim et ses collègues.

A ce jour, difficile d’estimer le nombre de livreurs qui travaillent chaque jour illégalement pour la plateforme. Mais le cas de Karim et de ses collègues est symptomatique de la dichotomie à l’œuvre au sein des entreprises de l’ère Uber. Depuis sa création, Frichti vante les mérites d’un modèle alternatif et positif, dans lequel l’écologie a une place cruciale. Sur son site internet, la société se dit «fière de [ses] livreurs», «partie importante» de son «écosystème». «Ils sont le visage de notre entreprise», proclame Frichti. Un discours repris par son sous-traitant. Mais Karim l’a constaté à son détriment : livrer des produits bios en scooter électrique ne garantit pas contre les entorses au code du travail.

(1) Le prénom a été modifié.

𝗦𝗮𝗻𝘀 𝗽𝗮𝗽𝗶𝗲𝗿𝘀, 𝘀𝗮𝗻𝘀 𝗰𝗼𝗻𝘁𝗿𝗮𝘁… 𝗕𝗶𝗲𝗻𝘃𝗲𝗻𝘂𝗲 𝗰𝗵𝗲𝘇 𝗙𝗿𝗶𝗰𝗵𝘁𝗶

Par Gurvan Kristanadjaja,
Photo Olivier Roller
1 juin 2020 à 17:36

𝑫𝒆 𝒏𝒐𝒎𝒃𝒓𝒆𝒖𝒙 𝒕𝒓𝒂𝒗𝒂𝒊𝒍𝒍𝒆𝒖𝒓𝒔 𝒔𝒐𝒏𝒕 𝒆𝒎𝒑𝒍𝒐𝒚𝒆́𝒔 𝒊𝒍𝒍𝒆́𝒈𝒂𝒍𝒆𝒎𝒆𝒏𝒕 𝒑𝒂𝒓 𝒖𝒏 𝒔𝒐𝒖𝒔-𝒕𝒓𝒂𝒊𝒕𝒂𝒏𝒕 𝒅𝒆 𝒍𝒂 𝒑𝒍𝒂𝒕𝒆𝒇𝒐𝒓𝒎𝒆 𝒆𝒕 𝒏𝒆 𝒔𝒐𝒏𝒕 𝒑𝒂𝒓𝒇𝒐𝒊𝒔 𝒑𝒂𝒔 𝒑𝒂𝒚𝒆́𝒔 𝒑𝒆𝒏𝒅𝒂𝒏𝒕 𝒅𝒆𝒔 𝒔𝒆𝒎𝒂𝒊𝒏𝒆𝒔. 𝑲𝒂𝒓𝒊𝒎 𝒓𝒂𝒄𝒐𝒏𝒕𝒆 𝒂̀ «𝑳𝒊𝒃𝒆́» 𝒔𝒂 𝒗𝒊𝒆 𝒅𝒆 «𝒍𝒊𝒗𝒓𝒆𝒖𝒓 𝒅𝒆 𝒃𝒐𝒏𝒉𝒆𝒖𝒓».

Dans l’après-confinement, des scènes vécues pendant l’enfermement reviennent parfois avec plus d’ironie. Ces deux derniers mois, Karim (1), les a passés à livrer des repas aux Parisiens confinés pour le compte de la plateforme française Frichti. Midi et soir, ce jeune livreur a déposé des dizaines de plats sur le pas de la porte des clients pour payer son loyer. Puisque la livraison a transformé les travailleurs en hommes-sandwichs, son gilet jaune poussin affiche côté face le logo de la firme en grandes lettres. Côté pile, on peut lire «livreur de bonheur» à chaque fois que le jeune homme rebrousse chemin après une livraison.

Voilà ce que doit être Karim pour Frichti et ses clients : une personne au service du bon, même dans la tempête. Un paradoxe car ces plateformes de livraison promettent le bien aux clients tout en semblant ignorer les malheurs de leurs livreurs. Lorsque l’on demande à Karim de se définir, il se décrit plutôt comme «un livreur sans papiers et sans contrat»…

Le jeune homme est né dans un pays d’Afrique, où il est traqué en raison de son orientation sexuelle. A l’âge adulte, il choisit l’exode. Au moment de traverser la Méditerranée du Maroc vers l’Espagne, Karim songe d’abord à faire le chemin caché sous de gros camions. Il trouve finalement refuge au centre temporaire pour migrants de Melilla, enclave espagnole au Maroc. Le migrant y reste enfermé pendant un an et demi, dans des conditions «proches de la prison». «J’y ai perdu 25 kilos, j’ai dû faire face à beaucoup de racisme là-bas», raconte-t-il avec pudeur. Quand il est finalement libéré, il s’installe en Espagne et exerce brièvement en tant que téléopérateur pour des marques de téléphonie françaises. Pour autant, Karim ne parvient pas à obtenir l’asile dans son pays d’accueil et peine de plus en plus à trouver des petits boulots. C’est cet hiver, dans le froid des grèves, qu’il décide de poser son sac à Paris. «On m’a dit que c’était plus simple de travailler au black ici», explique-t-il. Un contact dans la capitale lui transmet l’adresse d’une entreprise prête à lui fournir du travail en tant que livreur à scooter. «Elle s’appelle Frichti», lui dit-on. Son interlocuteur lui assure que c’est le meilleur moyen de travailler… à condition d’emprunter l’identité d’un autre livreur en règle.

«𝗗𝗮𝗻𝘀 𝗹𝗮 𝗽𝗲𝘂𝗿»

Karim accepte et reçoit un scooter électrique doté d’un coffre frigorifique. Pour ses premiers jours dans la peau d’un autre, dont le prénom et le nom s’affichent en toutes lettres sur son téléphone, sa présence passe inaperçue. Contrairement à certains concurrents, Frichti livre ses propres produits et non ceux de restaurants. Il se rend donc tous les jours dans leurs locaux récupérer les commandes. Mais là-bas, il n’est jamais interrogé sur son identité. Et à ce stade, Karim est toujours persuadé que c’est bien Frichti qui l’emploie. Il porte un gilet au nom de la marque, livre des sacs siglés et ouvre tous les jours l’application… «Tout m’indique que ce sont eux qui me payent», raconte-t-il. Les premiers mois, Karim fait ses heures sans problème. Quand l’épidémie de coronavirus s’intensifie et que le gouvernement décide de confiner les Français, l’activité se poursuit malgré tout, «dans la peur». «Pendant cette période, seuls les plus précaires, ceux qui avaient vraiment besoin de cet argent pour vivre, ont continué», note Jérôme Pimot, cofondateur du Collectif des livreurs autonomes de Paris.

Dans les rues désertes, il faut faire face aux contrôles de police qui se multiplient. Après quelques semaines, Karim se fait arrêter une première fois. «Les policiers me font remarquer que mon scooter est un 125 centimètres cubes et qu’il faut un permis pour ça.» Pire, il n’a ni carte grise ni assurance pour le deux-roues et toujours pas de titre de séjour. Karim obtient miraculeusement la clémence des forces de l’ordre. «J’ai dit que je faisais rien de mal, que je travaillais parce que personne ne travaillait, que j’avais besoin d’argent. Ils m’ont laissé partir», se remémore le livreur qui craint toujours d’être expulsé dans son pays natal.

𝗖𝗼𝗺𝗯𝗶𝗻𝗲

Mais après quelques semaines de confinement, il constate que son salaire n’est plus versé : «Et je commençais à avoir peur de ne pas pouvoir payer la chambre que je loue.» Lorsqu’il s’en inquiète auprès de celui qui l’embauche, on lui demande d’être patient. Mais Karim commence à avoir de sérieux doutes. Dans le groupe WhatsApp créé pour recevoir les instructions quotidiennes des employeurs, ils sont plusieurs. Au moins six d’entre eux travailleraient illégalement, selon Karim. Ils y reçoivent parfois des menaces de licenciement : «Il faut obligatoirement aller à l’étage quand le client le demande. Celui qui ne respecte pas cette règle sera viré !» prévient un des donneurs d’ordre.

Après deux mois sans salaire, certains livreurs s’agacent fin avril : «Il faut verser l’argent, là c’est abusé !» Pas de réponse. C’est en se concertant avec eux que Karim parvient finalement à obtenir des précisions quant à sa situation : en réalité, son employeur n’est pas Frichti, mais une société tierce, sous-traitante. Cette entreprise, que nous avons pu retrouver mais dont nous ne dévoilons pas l’identité à ce stade pour protéger ses livreurs, a pignon sur rue et a tout de la start-up bien portante. Ironie de l’époque, elle a fait de la livraison écologique son credo et est citée dans plusieurs réseaux estampillés «French Tech». Sur son compte Twitter, on peut lire en description la mission qu’elle s’est fixée : «Rendre écologiquement, qualitativement et économiquement viable la livraison dans les villes de plus de 50 000 habitants.» Avec en photo de couverture, une flotte de scooters électriques comme ceux de Karim. Dans la presse spécialisée, elle est citée en bonne place, catégorie «ces start-up qui veulent un futur plus vert». Dans un autre article de presse sur la livraison verte, ses dirigeants se vantent d’être présents à Paris et Lyon et d’avoir pour clients Leclerc ou Casino. Mais en arrière-boutique, ses livreurs témoignent d’une réalité moins reluisante. «J’y ai travaillé un mois, on m’a menti sur mon contrat qu’on ne m’a jamais fait signer. Ils me doivent 1 360 euros. Ce que cette société a fait est de l’exploitation humaine», témoignait déjà sur Internet un ancien livreur en 2019.

Ce dont se disent victimes Karim et ses collègues, c’est d’un système tout entier, rendu caduc par un enchevêtrement de sous-traitances légales et illégales. Toutes les plateformes de livraison comme Frichti ont recours à d’autres sociétés pour assurer le dernier kilomètre. Le plus souvent, ce sont des auto-entrepreneurs, mais certaines font aussi appel à des PME plus importantes comme celle qui emploie Karim. Chez Frichti, on revendique 500 autoentrepreneurs et de «nombreux partenaires».

Depuis plusieurs années, ce système d’externalisation a permis en parallèle à un réseau de sous-location illégale de comptes de se développer dans les rues des grandes villes. Suivant une sorte de chaîne alimentaire, les sous-traitants des plateformes louent parfois eux-mêmes illégalement leurs comptes à des travailleurs sans papiers sous alias ou à des titulaires du RSA, prêts à accepter la petite part du gâteau qu’il reste. L’intérêt est financier : ceux qui sous-traitent le travail illégalement prennent une commission importante. Parfois ils disparaissent sans prévenir avec le butin, laissant sur le carreau les livreurs illégaux sans contrat.

La combine est connue des autoentrepreneurs qui échappent plus facilement aux contrôles de l’inspection du travail. Sur les réseaux sociaux, on trouve régulièrement dans des groupes dédiés des annonces, y compris pour Frichti, en échange de «100 euros par semaine», selon l’une d’elles. Pour les PME de la livraison plus importantes, la sous-location illégale est moins fréquente car ils s’exposent à de lourdes sanctions.

Contacté, l’un des fondateurs de la start-up qui emploie Karim réfute en bloc. S’il admet que sa société a été sous-traitante pour le compte de Frichti jusqu’à la mi-mai, tous les livreurs sont, selon lui, «en règle». «Nous avons travaillé pour Frichti avec une quinzaine de livreurs. Chaque livreur est recruté après avoir fourni CNI, écrit-il. Il est totalement interdit de prêter son compte à quiconque.» Les dirigeants de cette start-up intermédiaire assurent aussi aux livreurs que c’est Frichti qui ne «paye plus» depuis des mois. Ce que la plateforme conteste fermement.

«𝗦𝘆𝘀𝘁𝗲̀𝗺𝗲 𝗿𝗼𝗯𝘂𝘀𝘁𝗲»

«Ce que vous m’apprenez me met extrêmement en colère. Quand je paye, je les paye rubis sur l’ongle», dit Julia Bijaoui, la fondatrice de Frichti. En ce qui concerne son prestataire, elle constate : «Ils ne nous envoient pas les factures ou extrêmement en retard. Tant qu’on n’a pas une facture qu’on comprend et qu’on valide, on ne peut rien faire. Mais ça ne doit jamais être une raison pour payer ses salariés en retard.»

Chez Frichti, on assure que l’on ignorait tout de la situation de Karim et de ses collègues. «Découvrir qu’il y a des gens qu’on exploite, et qu’on se permet de ne pas payer, ça me met en colère», répète Julia Bijaoui. Elle se dit aujourd’hui «flouée par ce prestataire». «On a affaire à des gens qui ne savent pas gérer une société et on n’a pas su le voir», admet la fondatrice, qui met pourtant en avant «un système robuste» de contrôles réguliers et aléatoires des livreurs travaillant en sous-traitance pour Frichti. Comment expliquer alors que Karim soit passé au travers pendant des mois ? «Nous n’avons pas les prérogatives de l’inspection du travail, avance la dirigeante de Frichti. On est du genre à travailler jusqu’à ce qu’on fasse mieux.» Frichti envisage d’engager une procédure judiciaire contre son sous-traitant et Julia Bijaoui assure qu’elle a «à cœur» d’aider Karim et ses collègues.

A ce jour, difficile d’estimer le nombre de livreurs qui travaillent chaque jour illégalement pour la plateforme. Mais le cas de Karim et de ses collègues est symptomatique de la dichotomie à l’œuvre au sein des entreprises de l’ère Uber. Depuis sa création, Frichti vante les mérites d’un modèle alternatif et positif, dans lequel l’écologie a une place cruciale. Sur son site internet, la société se dit «fière de [ses] livreurs», «partie importante» de son «écosystème». «Ils sont le visage de notre entreprise», proclame Frichti. Un discours repris par son sous-traitant. Mais Karim l’a constaté à son détriment : livrer des produits bios en scooter électrique ne garantit pas contre les entorses au code du travail.

(1) Le prénom a été modifié.
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C'est son choix... Et la concurrence des travailleurs illégaux est totalement deloyale pour ceux qui s'efforcent de faire les choses dans les règles.

Vous devriez jeter jn oeil sur Nestor, leur relation partenariale avec les luvreurs s'apparente plus à un salariat dissimulé que de l'indépendance..

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